Histoire de l'évolution des garrots tourniquets hémostatiques

Étienne Morel, Jean-Louis Petit, Friedrich von Esmarch et Bernhard von Langenbeck…
Les noms de ces messieurs sont peu connus du grand public. Pourtant, les millions de personnes sauvées par des garrots hémostatiques leur doivent avant tout la vie.
Du XVIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale, chacun d'eux a apporté une contribution importante au développement des moyens d'arrêt des hémorragies critiques.
À la fin des années 1990, les premiers modèles de garrots tourniquets modernes à tige de serrage (en quelque sorte des versions perfectionnées du garrot à vis d'Étienne Morel) ont commencé à se répandre. Les Américains ont été les pionniers de ce mouvement. Les prototypes ont été rapidement améliorés et modifiés, gagnant en popularité auprès des militaires et des médecins, puis de la population civile.
Au cours des trois dernières décennies, les contingents militaires de l'OTAN engagés au Moyen-Orient ont acquis non seulement une expérience de combat, mais aussi une précieuse expérience médicale des soins d'urgence préhospitaliers. En analysant les statistiques, les médecins ont constaté qu'environ 75 % des pertes au combat étaient dues à une perte de sang massive, et que la plupart des blessés atteints aux gros vaisseaux avaient de grandes chances de survivre si l'hémorragie critique était arrêtée à temps.
Aux statistiques du terrain se sont ensuite ajoutées des statistiques économiques. Former un spécialiste militaire de haut niveau coûtait aux pays membres de l'Alliance d'un million à plusieurs dizaines de millions de dollars et prenait de 5 à 20 ans (selon l'arme). La mort d'un soldat sur le champ de bataille, faute de pouvoir arrêter rapidement une hémorragie critique, réduisait à néant ses chances d'accomplir sa mission, affaiblissait tactiquement l'unité, compromettait les objectifs stratégiques et anéantissait les ressources financières colossales investies par l'État dans sa formation.
La dimension idéologique a aussi joué. Les États démocratiques membres de l'OTAN, qui proclamaient la vie humaine comme valeur suprême, ne pouvaient tolérer une telle lacune dans la trousse de secours du soldat.
Le besoin urgent de garrots et d'hémostatiques fiables et rapides à utiliser s'est imposé, tout comme la nécessité de corriger et d'améliorer les protocoles existants de soins d'urgence préhospitaliers sur le champ de bataille.
Dès 2004, à l'issue de vastes essais sur le terrain et en laboratoire menés par l'Institut de recherche chirurgicale de l'armée américaine (USAISR), de nouveaux garrots recommandés aux militaires et aux secouristes ont été choisis pour remplacer les garrots en caoutchouc d'« Esmarch » :

SWAT-Tourniquet (Stretch Wrap And Tuck / étirer, enrouler et rentrer)

SWAT-Tourniquet (Stretch Wrap And Tuck / étirer, enrouler et rentrer).

Ce dispositif n'est rien d'autre qu'une bande de caoutchouc élastique de 130 cm de long et 10,5 cm de large, imprimée de losanges et d'ovales sur toute sa longueur. Pour que le garrot soit correctement posé, il faut l'étirer jusqu'à ce que les losanges ressemblent à des carrés. Le garrot se fixe en rentrant l'extrémité sous une boucle.

CAT-Tourniquet (Combat Application Tourniquet / garrot d'application au combat).

Version perfectionnée du garrot classique à tige, réalisée en plastique. En tordant la sangle interne, il exerce une pression sur le membre et les gros vaisseaux jusqu'à l'arrêt du saignement. Il se compose d'une sangle synthétique à revêtement adhésif (velcro), d'une sangle interne, d'une boucle, d'un clip de blocage de la tige et de la tige elle-même. Avec de l'entraînement, il permet de stopper la circulation seul, d'une seule main, en 30 secondes.

CAT-Tourniquet (Combat Application Tourniquet / garrot d'application au combat)
CAT-Tourniquet (Combat Application Tourniquet / garrot d'application au combat)

CAT-Tourniquet (Combat Application Tourniquet / garrot d'application au combat).

Version perfectionnée du garrot classique à tige, réalisée en plastique. En tordant la sangle interne, il exerce une pression sur le membre et les gros vaisseaux jusqu'à l'arrêt du saignement. Il se compose d'une sangle synthétique à revêtement adhésif (velcro), d'une sangle interne, d'une boucle, d'un clip de blocage de la tige et de la tige elle-même. Avec de l'entraînement, il permet de stopper la circulation seul, d'une seule main, en 30 secondes.

SOF-Tourniquet (Special Operation Forces Tourniquet / garrot des forces spéciales)

SOF-Tourniquet (Special Operation Forces Tourniquet / garrot des forces spéciales).

Version perfectionnée du garrot classique à tige, dont les éléments sont en métal. Il se compose d'une large sangle synthétique, d'une boucle trapézoïdale à large crochet et barrette coulissante, d'un triangle de blocage de la tige et de la tige elle-même. Sa conception permet de fixer rapidement le garrot sur le membre et de stopper la circulation d'une seule main.

MA-Tourniquet (Mechanical Activated Tourniquet / garrot à activation mécanique).

Développé à la demande du département de la Défense des États-Unis, puis adopté par les services d'intervention rapide. Il a la forme d'un crochet en C et se compose d'une sangle synthétique, d'une boucle, d'un mécanisme rotatif et d'un levier de serrage en demi-cercle. Il se referme rapidement autour du membre, même d'une seule main, et son mécanisme rotatif permet de régler la force de compression et de desserrer rapidement le garrot si nécessaire.

MA-Tourniquet (Mechanical Activated Tourniquet / garrot à activation mécanique)
MA-Tourniquet (Mechanical Activated Tourniquet / garrot à activation mécanique)

MA-Tourniquet (Mechanical Activated Tourniquet / garrot à activation mécanique).

Développé à la demande du département de la Défense des États-Unis, puis adopté par les services d'intervention rapide. Il a la forme d'un crochet en C et se compose d'une sangle synthétique, d'une boucle, d'un mécanisme rotatif et d'un levier de serrage en demi-cercle. Il se referme rapidement autour du membre, même d'une seule main, et son mécanisme rotatif permet de régler la force de compression et de desserrer rapidement le garrot si nécessaire.

RATS (Rapid Application Tourniquet System / garrot à système de pose rapide)

RATS (Rapid Application Tourniquet System / garrot à système de pose rapide)

Le garrot se présente sous la forme d'un cordon plat en caoutchouc vulcanisé résistant gainé de nylon, de 121 cm de long et 0,6 cm de large, fixé par une extrémité à un bloqueur en aluminium. On l'enroule autour du membre et on passe l'extrémité libre dans l'orifice du bloqueur, formant ainsi une boucle (lasso) autoserrante. Chaque nouveau tour autour du membre augmente la pression (comme avec un garrot d'« Esmarch »).

En 2011, une étude a porté sur 79 garrots posés sur 64 membres chez 54 blessés.
47 fois (59 %), la pose a été réalisée par des secouristes des forces spéciales ;
17 fois (22 %) par des secouristes de l'aviation ;
12 fois (15 %) par des médecins militaires ;
3 fois (4 %) par des chirurgiens.
Point important : 71 des 79 garrots (90 %) étaient de type CAT.

statistiques de pose des garrots tourniquets hémostatiques

À l'arrivée à l'hôpital des blessés porteurs de tourniquets, 54 des 65 membres présentaient un pouls et 11 n'en avaient pas. Les garrots avaient été posés dans 83 % des cas pour une hémorragie veineuse et dans 17 % des cas pour une hémorragie artérielle. Dans seulement 5 des 14 cas d'hémorragie artérielle, les garrots avaient été correctement posés.
Ces statistiques ont été publiées dans la revue « JSOM » en 2013.

statistiques d'utilisation des garrots tourniquets hémostatiques

La même année 2013, la revue « Military Medicine » a publié les résultats d'essais de garrots sur le terrain menés de février à mai 2010 par le 1er bataillon du 6e régiment des Marines américains. Les militaires ont constaté que porter les garrots hors de la trousse individuelle, sur la poitrine ou le gilet tactique, pendant plusieurs mois réduisait leur efficacité de 43 %. L'effet négatif évident des températures élevées et basses et des UV sur les matériaux synthétiques des garrots a ainsi été chiffré.

efficacité de la pose des garrots hémostatiques
efficacité de la pose des garrots hémostatiques
efficacité de la pose des garrots hémostatiques

L'Europe n'est pas restée à l'écart de la genèse des moyens d'arrêt rapide des hémorragies critiques. L'annexion de la Crimée et la guerre dans l'est de l'Ukraine ont fortement influencé le développement de la médecine militaire de terrain (tactique), en Europe comme dans le monde. On peut dire qu'en quelques années, la médecine militaire ukrainienne est passée d'un déclin complet à une renaissance rapide. Si, la première année de la guerre, la médecine tactique était surtout enseignée par des médecins volontaires étrangers et ukrainiens, et que les trousses des soldats et les sacs des instructeurs sanitaires étaient composés selon des normes vieilles de 50 ans, à peine trois ans plus tard, le pays fabriquait lui-même des moyens modernes d'arrêt des hémorragies et partageait avec le monde son expérience unique de leur utilisation sur le terrain. Les combats incessants avec des ressources matérielles limitées et la mort de dizaines de milliers de militaires et de civils ont poussé les médecins, chimistes et bénévoles ukrainiens à développer et produire leurs propres hémostatiques mécaniques et chimiques, efficaces et abordables.
C'est ainsi qu'en 2015, après des tests en laboratoire et des centaines d'essais sur le terrain, sont apparus et ont été lancés en production un hémostatique chimique au kaolin de fabrication ukrainienne, nettement plus efficace que le célèbre « QuikClot » américain, ainsi qu'un garrot hémostatique à tige de serrage – le SICH-Tourniquet, hybride perfectionné et renforcé des deux garrots les plus répandus au monde, le CAT et le SOF-T.

SICH-Tourniquet (Strengthened Individual Combat Hybrid Tourniquet / garrot hybride de combat individuel renforcé)

SICH-Tourniquet (Strengthened Individual Combat Hybrid Tourniquet / garrot hybride de combat individuel renforcé).

Garrot tourniquet hybride renforcé de métal. Grâce à ses pièces en aluminium, à sa sangle adhésive spéciale brevetée, à sa construction monobloc et à sa plateforme télescopique interne, ce garrot unique résiste à des surcharges doubles, fonctionne ensanglanté ou sale, dans le gazole ou la boue, ne perd pas son efficacité à des températures extrêmes (-40 / +50 °C) et ne pince pas les tissus mous lors de la pose. Il se pose en outre rapidement d'une seule main.

À l'été 2015, des utilisateurs et experts indépendants (médecins, bénévoles, militaires) ont mené des essais approfondis des garrots de tous les fabricants ukrainiens de l'époque et des contrefaçons chinoises du garrot CAT. Le SICH-Tourniquet a pris la première place, puis est devenu l'outil officiel des trousses des Forces armées ukrainiennes, composées selon le modèle de l'OTAN, ainsi que des trousses de la Garde nationale et de la Police ukrainiennes. Il est aussi utilisé par les équipes d'ambulance dans toutes les villes d'Ukraine.

Fin 2018, les bénévoles de la fondation caritative ukrainienne “Vilni UA” ont lancé et organisé une étude approfondie des tourniquets hémostatiques de fabrication ukrainienne et américaine.

Dans les locaux de l'entreprise publique à certification internationale “UKRMETRTESTSTANDART”, des spécialistes qualifiés et des instructeurs TCCC ont mené une vaste étude de la fonctionnalité, de la résistance et de la fiabilité des garrots hémostatiques modernes. 

On peut affirmer sans exagérer que des essais de ce type n'avaient jamais été réalisés, ni en Ukraine ni dans le monde. 

Les essais ont vérifié la capacité des garrots à maintenir une pression relativement constante sur le membre (350-300 mmHg) pendant deux heures, dans les conditions suivantes :

  • à température ambiante (24 °C +/- 7 °C), à sec ;
  • à température ambiante (24 °C +/- 7 °C), mouillé ;
  • à température ambiante (24 °C +/- 7 °C), imbibé de gazole ;
  • après congélation préalable de l'échantillon à -40 °C ;
  • après chauffage préalable de l'échantillon à +50 °C.

Les meilleurs résultats ont été obtenus par les garrots SICH et CAT7, le SICH se montrant le plus performant à basse et haute température :

Détails, protocoles et vidéos des essais en suivant le lien.

L'un des protocoles médicaux de soins préhospitaliers au combat les plus connus est le protocole TCCC (TC3 – Tactical Combat Casualty Care), élaboré en 1996 par le service de santé des armées des États-Unis.

Algorithme d'action selon le TCCC :

MARCH PAWS

1 – Massive Hemorrhage (arrêt des hémorragies massives).

2 – Airways (voies aériennes).

3 – Respiration (respiration).

4 – Circulation (circulation sanguine).

5 – Head Injury | Hypothermia (traumatisme crânien, hypothermie)

6 – Pain (douleur)

7 – Antibiotics (antibiotiques)

8 – Wound (plaies)

9 – Splinting (immobilisation)

Le protocole exige également :

  • un emplacement du garrot tourniquet sur le soldat facile d'accès et identique pour toute l'unité ;
  • que les soins au blessé soient prodigués exclusivement avec le matériel de sa trousse individuelle (l'hémorragie est arrêtée avec le garrot du blessé) ;
  • la maîtrise par automatisme de la pose du garrot tourniquet, sur soi comme sur un équipier ;
  • la présence dans la trousse du soldat d'un garrot tourniquet mécanique (CAT, SICH, SOF-T), d'hémostatiques (QuikClot, compresse Celox), d'un pansement compressif ou d'une bande élastique, d'une canule nasopharyngée, d'un pansement occlusif, d'une couverture de survie, de ciseaux tactiques, de sparadrap en tissu, d'un marqueur, de gants en nitrile et d'un pill-pack.

Le garrot – premier et plus efficace moyen d'arrêter une hémorragie 

La pose d'un garrot et l'arrêt de la circulation sanguine font partie des gestes de premiers secours les plus importants en cas d'hémorragie des gros vaisseaux des membres. 

Un garrot posé trop tard entraîne dans la plupart des cas la mort de la victime. 

Mais c'est précisément le garrot, associé aux bons réflexes, qui sauve la vie d'un militaire sur le champ de bataille ou d'un civil en situation critique (accident de la route, agression, accident domestique, etc.). 

Les garrots mécaniques de nouvelle génération (SICH, CAT, SOF-T) peuvent être posés efficacement en 10 à 30 secondes, seul et d'une seule main. 

La technique de pose d'un garrot hémostatique varie selon sa conception et la formation reçue. Mais les règles générales restent les mêmes :

  • le garrot se pose au-dessus de la plaie, à au moins 5 cm (la largeur de trois doigts d'adulte) ;
  • la zone sous le garrot doit d'abord être dégagée de tout objet dur (vider les poches, retirer chaînes, bandages, etc.) ;
  • avant la pose, on place une matière souple entre la peau et le garrot (si le garrot n'en est pas pourvu) pour limiter le pincement et la nécrose des tissus mous. Le SICH-Tourniquet fait exception : grâce à sa conception, il ne provoque pas de pincement critique et ne nécessite aucun matériau supplémentaire ;
  • le garrot est serré jusqu'à l'arrêt complet du saignement ;
  • l'heure de pose est obligatoirement inscrite sur le garrot lui-même (si sa conception le permet) ou dans la fiche d'accompagnement ;
  • seul le personnel médical est autorisé à desserrer ou retirer un garrot posé ;

Un garrot correctement posé n'est pas synonyme de perte du membre. Ce risque existe toutefois si le garrot reste en place longtemps et que la circulation du membre n'est pas rétablie. La durée acceptable d'interruption de la circulation dépend de nombreux facteurs (physiologie, température extérieure, force et surface de compression, etc.). Mais la « ligne rouge » conventionnelle qu'il vaut mieux ne pas franchir est de 2 heures. 

Le plus souvent, la perte d'un membre n'est pas due au garrot, mais à une blessure par balle ou par éclats complexe, accompagnée d'une hémorragie massive causée par des lésions étendues des tissus mous, des gros vaisseaux, des cartilages et des os. La forte énergie cinétique du noyau d'une balle ou d'un éclat de mine (d'obus) provoque des fractures comminutives, souvent avec des lésions secondaires des gros vaisseaux par les fragments osseux eux-mêmes. 

En cas de blessure par arme à feu d'un membre, il faut porter une attention particulière à la nature de la plaie – transfixiante ou borgne. En effet, l'orifice de sortie de la balle peut se trouver loin de l'orifice d'entrée, et un mauvais diagnostic initial peut entraîner une perte de sang critique et la mort du blessé pendant le transport.

Les conflits armés ne s'apaisent pas aux quatre coins du globe et obligent les puissants de ce monde à chercher des solutions diplomatiques et militaires. Des outils efficaces dans les trousses des soldats, aux côtés des armes et de la diplomatie, renforcent la position d'un État sur la scène internationale. C'est pourquoi les pays développés accordent une grande attention à l'amélioration des moyens de soins d'urgence préhospitaliers. Et qui sait, c'est peut-être en ce moment même, dans les laboratoires des grands instituts, que naît un nouvel outil révolutionnaire destiné à sauver des vies.